Terrain, Partie I : Amour Sucré, le jeu

Si vous avez lu l’article Un peu plus d’un an, ou simplement si vous me connaissez un peu, vous savez déjà que mon principal terrain d’investigation pour mes recherches est le jeu Amour Sucré. Dans cet article, j’ai brièvement expliqué comment j’en étais arrivée à travailler sur ce jeu.

Je vais donc maintenant rentrer dans les détails de mon travail afin d’expliquer comment j’ai construit mon terrain de recherche à partir de ce jeu. Une aventure riche en rebondissements et en émotion !

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Après un an de recherches, il y a de quoi dire, mais je vais y aller pas à pas : ce billet est le premier d’une série de quatre articles sur mon terrain, chacun d’eux retraçant les différentes étapes que j’ai mené jusqu’ici, à commencer par la découverte du jeu, de son contenu et des questions qui pouvaient se poser tout autour.

Ce billet aborde un travail scientifique qu’il n’est pas forcément évident de vulgariser ! Si vous souhaitez m’aider, n’hésitez pas à me demander de reformuler les passages obscurs, ou de compléter mes explications. Pour le vocabulaire un peu particulier, n’oubliez pas la page des définitions !

Découverte du jeu, deuxième essai !

Ma première tentative pour jouer n’avait pas été fructueuse ! Mais quand j’ai vraiment commencé à jouer à Amour Sucré, à l’époque je n’avais aucune idée de ce qu’était un otome game, ou même un jeu de drague. J’avais entendu parler de ce type de jeu pour les garçons (bishojo games), et cela ne m’intéressait pas particulièrement. Lorsque j’ai décidé de me remettre sur Amour Sucré en juillet, il était temps. Après trois mois de lectures intensives pour savoir ce qu’il en était des adolescentes et des jeux vidéo dans la recherche (que je présenterai un jour), j’avais peut-être simplement besoin de passer à autre chose: du concret ! Du jeu ! En bonne chercheuse, j’ai dès le lendemain commencé un journal de bord sur mon expérience.

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Le tout début !

Ce que j’ai omis de dire dans mon journal c’est que j’ai dû me coucher à 4 ou 5h ce soir là. Déjà ma tablette à l’époque ramait beaucoup, donc passer les textes prenait un peu de temps, et puis j’avais accroché, tout simplement ! L’introduction m’avait encore un peu crispée, mais j’ai tenu bon.

Je me suis lancée à fond dans l’histoire des deux premiers épisodes, j’ai tenté de saisir les mécanismes, les menus, les fonctions, les personnages… J’ai également parcouru les forums. A ce moment précis je n’avais pas décidé que le jeu allait devenir mon objet de recherche. J’explorais. Et les premiers jours furent très intenses…

Entre deux utilisations de PA (Points d’Action), j’ai également testé Eldarya, ainsi qu’Anticlove et Is it Love… Histoire de jouer encore aux jeu de drague et de voir ce qui se faisait dans le paysage des productions françaises. N’étant pas une habituée des Free-to-play, j’ai découvert la frustration de ne pas pouvoir avancer dans un jeu, alors qu’on veut vraiment savoir la suite. Et cela n’a rien à voir avec le fait de devoir aller se coucher, d’aller travailler, manger ou autre, non. C’est le jeu lui-même qui dit « tu ne peux pas jouer » (« ou sort le portefeuille »). Et déjà ce sentiment m’intriguait fortement, car je sentais qu’il participait à la construction des goûts et de l’attachement pour les personnages, en plus de créer une mécanique accrocheuse.

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Pas creepy du tout la recherche

Pour les travaux que j’avais mené auparavant sur les communautés des joueurs de World of Warcraft, j’avais été joueuse avant de me décider à faire des recherches, je connaissais le jeu en amont ainsi que son fonctionnement. J’avais développé une approche de joueuse-chercheuse qui permettait d’exploiter les connaissances préalables du joueur pour construire son questionnement. Mais dans le cas d’Amour Sucré que je découvrais, il y avait tellement que choses à voir, que j’ai d’abord dû me constituer en tant que joueuse pour mieux comprendre l’objet que j’abordais.  Apprendre à jouer à Amour Sucré, apprendre à être joueuse d’Amour Sucré : deux choses un peu différentes.

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Apprendre à jouer

Devenir joueuse passe par la pratique du jeu, facile jusqu’ici. Dans le cas d’Amour Sucré, l’immersion dans le jeu est progressive mais vite interrompue : après avoir créé un compte, créé un avatar, commencé les premiers épisodes… Comme je le disais à l’instant on se retrouve vite à court de PA ou de $ pour avancer.

Gestion des mécaniques et stratégies : les PA

Dans ce cas il faut attendre, le lendemain ou quelques jours pour récupérer des PA/$, ou on peut en acheter, ou encore tenter d’en gagner via les offres sur application. Au début, je me suis dit que c’était un problème, car j’ai à peine eu le temps de m’y immerger que « c’était déjà fini », mais finalement, ce mécanisme va introduire des contraintes pour lesquelles il est intéressant d’observer les façons dont on peut les gérer. Lorsque l’on comprend que les PA et $ sont précieux, bien sur on ne veut pas les dépenser inutilement.

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J’ai donc mis peu de temps à inclure la notion de rentabilité dans ma façon de jouer. J’ai commencé à établir des petites stratégies pour gagner et ne pas gâcher mes PA. Déjà, commencer par les stocker, donc se retenir de jouer (!), puis tenter de limiter mes dépenses, mes déplacements en jeu en consultant des guides… J’ai également essayé les offres partenaires pour gagner des PA : cela consiste généralement à entrer son adresse mail quelque part (concours, newsletter) contre des PA, mais là aussi il faut établir des stratégies pour essayer de trouver des offres partenaires honnêtes, ne pas se faire spammer sa boite mail, etc. J’avais déjà une boite mail dédiée à ce genre d’offres.

Et là intervient une deuxième mécanique de jeu que l’on saisit tout de suite : l’importance des choix de dialogues ou d’actions. Puisque finalement se tromper, c’est rater quelque chose, et cela rime souvent avec « gâcher des PA ». Si l’on se trompe dans un choix de dialogue et que l’on manque l’illustration de fin, on pourra être tenté de recommencer l’épisode et donc de devoir dépenser à nouveau une belle somme de PA ! Ce qui mérite réflexion.

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Apprends à gérer tes dépenses avec AS ♥

Les guides et solutions seront une bonne manière de se décider sur certaines hésitations, mais avec le risque d’être spoilé, et/ou de perdre quelque chose lié à la surprise, à l’inconnu, dans l’expérience de jeu. J’ai encore du mal à mettre le doigt sur quoi précisément.

Le mécanisme Free-to-Play est central dans Amour Sucré, et c’est normal il faut bien que le studio trouve son compte quelque part. Cette mécanique est bien sur conçue pour pour créer une attente, une impatience, et nous donner l’envie d’acheter des PA pour continuer le jeu. Mais cette impatience n’est pas liée au simple fait de découvrir la suite de l’histoire : les actions, l’interaction avec les protagonistes et ce qui se déroule dans ces épisodes, créé un attachement aux personnages, et à l’univers que cette mécanique entretien.

Au delà des épisodes : vivons AS !

Pour « adoucir » un peu la frustration et rendre l’attente supportable, j’ai vite compris qu’il allait falloir trouver des façons de prolonger l’univers du jeu. Ce que semble proposer l’application et le site Internet par différents moyens dont :

La personnalisation de l’avatar

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Aperçu de l’interface de personnalisation sur le site

On peut « jouer à la poupée » en achetant des vêtements et en modifiant son avatar. Si certains peuvent y passer des heures, d’autres s’en fichent un peu, car cela n’influence pas le cours de l’histoire. Lorsque c’est le cas, la personnalisation est incluse dans l’épisode via un choix de tenues à acheter obligatoirement.

Les mini-jeux

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Aperçu des jeux via l’interface du site Internet

Pour les mini-jeux, c’est au choix : on peut y jouer ou non. La plupart ne demandent pas que l’on y consacre beaucoup de temps, et c’est un moyen facile pour récupérer des points d’action. Un bon prétexte pour se connecter chaque jour et « ne pas gâcher » les PA. Toutefois l’un d’eux, le « Mortal Pillow » demande une assiduité bien plus conséquente car on gagne les PA selon un classement hebdomadaire.

La navigation sur le site

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Les menus, la ville, les boutiques, le lycée, etc. D’ici peu de temps l’interface va changer !

Eh oui, mine de rien, se promener sur le site, ça fait passer le temps et on côtoie l’univers d’Amour Sucré. On peut regarder les objets à vendre dans la boutique de vêtements, la bijouterie, ou encore les boutiques temporaires. Lire les descriptions des garçons dans la page « Mes mecs », vérifier ses objectifs, les épisodes que l’on a joué… On peut également modifier son profil, consulter sa liste d’amies, vérifier ses mails, envoyer des messages et se perdre sur le forum !

A force, je me suis rendue compte que les épisodes ne sont qu’une partie de ce qu’offre l’univers du jeu. Une partie importante bien sûr, ils sont construits pour être le centre de l’univers fictif développé. J’ai également constaté que l’immersion du joueur et l’apprentissage des règles de jeu passent aussi par ce qui existe à côté des épisodes. Jouer, tout simplement, permet de saisir et de s’approprier les mécaniques du dispositif, mais cela ne me suffisait pas pour devenir Joueuse d’Amour Sucré, c’est l’univers au delà du jeu qu’il me fallait comprendre.

Devenir joueuse

Une bonne façon prolonger son expérience dans l’univers du jeu, c’est bien d’échanger et d’en discuter avec d’autres personnes. Pour ça le forum est idéal : les joueuses y parlent du jeu, de leurs goûts, leur vie, et de bien d’autres choses… Je ne participe pas aux forums, dans le sens où je ne m’y exprime pas, mais la lecture de ces derniers m’en a appris beaucoup sur ce que c’est que d’être « joueuse d’Amour Sucré ».

Car l’univers du jeu construit un public particulier, et ce qui se passe sur le forum y participe grandement. Jouer suffit à faire partie de ce public en théorie, mais en parcourant les forums, je me suis vite rendue compte qu’il existe une grande variété de joueuses, et que ce qui les caractérise en tant que joueuse d’Amour Sucré allait au delà du simple fait de jouer au jeu.

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Mon passage sur le forum

Eh oui, j’ai été sur les forums, dès le début : je voulais en savoir plus! Dès la première nuit j’en ai appris beaucoup… C’était fascinant, frais, dynamique… Et puis je me suis pris un beau gros spoil sur Ken(tin) ! Et là, je les ai évité comme la peste. Ce qui était une réaction normale de joueuse, mais pas très professionnel pour une chercheuse.

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Lors de mes premières lectures sur les forums, j’étais un peu perdue. Déjà je voyais partout parler de « Su’, Su’, Su' » « Su’ est un peu niaise », « Su’ ne devrait pas se laisser faire » « Su’ ceci », « Su’ cela ». J’ai bien compris qu’il s’agissait de notre héroïne, mais pourquoi « Su' » ? Ah ! C’est LA SUCRETTE ! Amour Sucré, on incarne une « Sucrette », ben oui. Logique. Oh la la… Ce n’est qu’un exemple parmi d’autres, mais déjà j’avais saisi qu’il y allait avoir un gros travail d’apprentissage pour moi : saisir le langage utilisé sur les forums, mais aussi ses nombreuses règles.

La deuxième chose qui m’a frappé sur les forums fût le système de modération très présent. Lorsque j’avais l’âge du public cible d’Amour Sucré (13/15 ans), les forums et les chats c’était tout nouveau, et la question de la modération on passait souvent à côté. Sur le coup, j’ai mis ça sur le compte du « Ah, mais c’est peut-être parce qu’il y a des adolescents, il faut les gérer, les protéger »… Voilà un petit aperçu de ces règles :

Je n’ai pas creusé à l’époque, parce que la question ne me concernait pas particulièrement, et que le système semblait aller de soi pour tout le monde. A Rome, fait comme les romains…

La troisième chose que j’ai découvert, c’est la créativité des joueuses. Qu’elles dessinent, écrivent des fan-fictions, fassent du roleplay, créent es bannières, des stamps, ou autre, c’est un des aspects découverts qui m’a le plus fascinée. Et là je me suis retrouvée, à 15 ans, quand j’écrivais des dialogues alternatifs dans certains jeux vidéo (à l’époque on ne parlai pas encore de fan-fiction).

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Exemple de bannière… Ok j’avoue je cherchais à caser ce truc quelque part depuis un an.

Enfin la toute dernière chose que j’ai noté, et qui a guidé la suite de mon exploration sur les otome games, c’est l‘attachement à la culture populaire japonaise issue de l’industrie otaku et shojo. Heureusement pour moi, j’avais connu cet univers quelques années auparavant, ce qui m’a sûrement fait gagner beaucoup de temps dans mes recherches et mon apprentissage pour devenir Joueuse d’Amour Sucré.

Mais du coup, ne participant pas et me contentant des lectures, je n’ai pas échangé moi-même sur le jeu, ni discuté, et je n’ai pas eu d’amies de suite dans ma liste pour papoter sur le jeu.

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(Rassurez vous aujourd’hui ma liste est bien remplie 😉 )

Et c’est aussi à retenir de cette première expérience, et ce qui ressort à la lecture de mes journaux, c’est que dans mon cas il s’agissait d‘une expérience solitaire : juste moi, le jeu, et les personnages. Je ne sais toujours pas si c’était un avantage ou un handicap dans ma découverte du jeu, mais j’ai commencé seule. Et à part le guide de Chinomiko, je n’avais personne pour m’expliquer comment fonctionnait cet univers.

Au final : Une démarche réflexive

La question qui a guidé le reste de mon travail de terrain durant un bon bout de temps fût: « Comment fonctionne l’univers du jeu? ». Je savais déjà que j’allais diriger la question de ma thèse vers le fait qu’il s’agisse d’un univers très genré, très girly, et les conséquences de ces choix de création. Mais en plus de cela d’autres questions se posaient : celle de l’attachement aux personnages, de la construction de l’identité en ligne, de la constitution d’une communauté, de la construction d’une culture, en somme.

Le but de cette première exploration était de devenir joueuse d’Amour Sucré pour mener la suite de mon travail en tant que telle. Il s’agissait aussi de réfléchir sur ma propre expérience d’immersion et d’apprentissage. Comme j’appréciais le jeu, les choses ont semblé rouler toutes seules et cet apprentissage de joueuse semblait aller de soi. Toutefois rappelons que je ne correspond ni à la cible du jeu, ni à la norme du public construit par le jeu.

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Coucou, je suis universitaire et je viens jouer à AS !

Découvrir le jeu et son univers afin de le questionner fût une épreuve très intéressante en termes de recherche. La difficulté est de ne pas se faire trop happer par le jeu, d’où l’intérêt de tenir un journal : avec le recul, on peut réinterpréter des réactions spontanées face à un objet grâce à de nouvelles connaissances. Et ce dont je me suis rendue compte en rédigeant cet article (eh oui, victoire \o/ ce blog me sert pour la thèse ! ) c’est que j’étais partie sur un a priori bancal : « je vais étudier un jeu », alors qu’il s’agit d’étudier « un univers construit à partir du jeu ».

Bien sûr cette démarche ne me suffisait pas pour conduire ma recherche. L’étape suivante, c’était de prendre contact avec les studios Beemoov, et aller leur poser directement la question « comment créez-vous votre jeu ? ». Enfin, pas tout à fait en ces termes… Ceci sera le sujet du prochain billet de cette série !

A suivre donc…

Amour Sucré
Développeur: Beemoov
Plateforme : IOS, Android, Navigateur Internet
Sorti en 2011

 

2 Comments

  1. Salut !

    Je découvre ton blog et je trouve ça assez intéressant de découvrir comment tu as procédé à tes recherches à partir d’Amour sucré !
    J’ai moi aussi commencé ce jeu à l’université. Tout ce que tu expliques à propos de l’attachement au personnage et le fait que l’on ait besoin d’adopter une stratégie pour gagner des PA fait complètement partie de mon vécu. XD Par contre, moi je faisais partie des gens qui n’arrivait pas du tout à encadrer Castiel, je préférais Nathaniel =3…
    Je suis quand même restée un petit moment mais j’ai fini par comprendre que ce type de jeu (je parle des Free-to-play) est vraiment trop limitant, je préfère payer pour avoir le jeu complet où on peut le rejouer à l’infini.
    Enfin voilà pour mon côté, je continue ma lecture de ton blog =)

    • Salut !

      Merci pour tes commentaires ^^ ça me fait plaisir que tu découvres ce blog ! (du coup je suis aussi partie faire un tour sur le tien, héhé. Je suis toujours contente de découvrir des blogs qui parlent d’otome game !) Moi aussi je préfère les jeux sur PC et console, quitte à payer 30 euros d’un coup après j’en fais ce que je veux ^^

      J’ai hâte d’écrire la suite de cet article sur mes recherches sur AS 🙂

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