Otome: sens, significations et constructions culturelles

A force de parler « otome » « otome » « otome » et d’en entendre parler tout le temps dans mon travail, mes loisirs, mes réseaux, bref presque partout, il y a longtemps que je songeais à faire un petit point sur les significations qui se cachent derrière ce mot otome. Afin de mieux cerner et comprendre son utilisation dans le terme « otome game », mais aussi ce qu’on peut entendre aujourd’hui par « otome culture »… Il s’agit d’une réflexion que je développe tout juste dans ma thèse et qui est encore en construction, et donc mérite d’être affinée, toutefois j’ai eu envie de la partager ici (traduction: écrire ici, ça m’aide).

Avant de commencer, il est bon de préciser quelques petites choses:

Je ne suis pas linguiste ni chercheuse en sciences du langage, et encore moins spécialiste de l’étude du japonais. Les secrets de ces disciplines me sont inconnus bien qu’ils semblent fascinants. Je précise également que mon niveau en japonais, s’il est suffisant pour comprendre grossièrement un jeu au vocabulaire simple comme Utapri ou Brother Conflicts, est loin d’être assez bon pour lire un article de recherche.

pokemon reading

Moi à la BU Ritsumeikan à Kyoto…

Je n’ai donc pas accès à toute la littérature scientifique japonaise discutant de la culture otome (mais j’ai cru comprendre d’un collègue japonais travaillant à l’université de Kyoto que comme en anglais, ou encore en français, ce n’était de toute façon pas très florissant).

Que va-t-il y avoir dans cet article alors si j’ai rien à me mettre sous la dent en termes de ressources? Il y a quand même quelques petites choses, des recherches, des traductions et des observations qui permettent de forger une réflexion sur les significations et représentations sociales autour de ce terme. De retracer son histoire, mais aussi ses usages, car ce sont également ces derniers qui forment le sens que l’on accorde à un mot dans une culture.

乙女, otome, et traductions littérales

Le japonais est une langue qui utilise les idéogrammes. Grossièrement un mot se construit sur une association de concepts. Ainsi en japonais le mot otome s’écrit : 乙女.

  • Pour le Kanji 女( se prononce ici め, me), c’est assez simple. Il s’agit du kanji pour désigner le concept de femme, ou de féminin, que l’on retrouve d’ailleurs dans shojo (少女) ou sur la porte des toilettes pour femmes (ça peut servir).
  • Pour 乙 ( ici prononcé おと, oto) c’est un peu plus compliqué… Ou pas pour certain.e.s, pour moi c’est juste que je rencontre peu ce kanji. Invoquant généralement l’idée de « suivant, second », il peut aussi signifier l’étrangeté, ou encore l’élégance, le chic, le romantisme, la notion de queer… Et d’autres choses…

A partir de là on commence à voir une signification dans cette association : 乙女 (おと, otome). Je serai plutôt pour dire que c’est cette notion d’élégance ainsi que de romantisme qui s’associe au féminin dans ce terme. Ainsi 乙女, otome, va désigner un type de femme particulier. Je soupçonne également que le rôle du kanji ici est de placer cette femme comme être humain second dans une hiérarchie ou l’homme passerait avant. Mais ce n’est qu’une interprétation personnelle (moi pas spécialiste, je rappelle !). Toutefois cela semble coller à la société patriarcale qui produit ce langage…

otome ouran school

Extrait de Ouran High School Host Club, animé adapté du manga éponyme

Pour ses traductions, otome est généralement traduit en anglais par « maiden« . Intéressante, cette traduction peut inclure la notion de virginité, mais aussi de célibat.

En français on traduit « jeune fille », faisant fi de la confusion avec shojo (少女). Actuellement, je ne vois pas de terme désignant un type de femme en impliquant une notion de romantisme et d’élégance. Peut-être « mademoiselle », qui inclurait le célibat…

Insuffler un sens au terme au-delà de l’éthymologie : entre influence shojo et nostalgie…

Pour désigner une jeune fille, c’est le mot shojo qui est utilisé dans la société japonaise contemporaine. Le mot otome y apparait en comparaison comme un terme plutôt anachronique et vieillot. Il est d’ailleurs difficile de penser la culture otome en dehors de ses liens avec la culture shojo. Sur le genre shojo, sa construction et la culture, on retrouve d’ailleurs pas mal de travaux universitaires…

Un terme dépassé

Dans son article Falling in Love with History: Japanese Girls’ Otome Sexuality and Queering Historical Imagination (point lecture à venir), Hasegawa Kasumi explique le point du vue de Kawamura sur ce terme:

« Y a-t-il des femmes qui se désignent elles-mêmes comme « otome »? Probablement pas. Il vaut mieux dire que ce mot otome n’existe plus. Il évoque juste la nostalgie, ou existe en tant que ruine aux marges de la société. Une actrice expérimentée peut regarder son passé et s’y retrouver en tant que jeune figure otome. Toutefois, peut-être que ces figures otome n’existent que dans les films et les images (représentations?). Il n’y a pas de femme qui veuille rêver ces figures otome. Ceci ne serait qu’un territoire de l’imagination des hommes. N’y a-t-il alors que les hommes qui recherchent l’image de l’otome? Y a-t-il un fossé entre hommes et femmes qui ne serait jamais comblé? Les femmes dévient totalement de l’image que les hommes ont créée. » (Traduction maison)

Amnesia heroine

Une héroïne qui correspond bien à l’image de l’otome, celle du jeu Amnesia, (et aussi à l’esthétique développée par les tendances de la mode otome kei)

Bien que le concept de la figure ne me plaise pas particulièrement, force est de reconnaitre la véracité des propos de Kawamura disant que l’otome n’existe pas, et est la construction d’une société patriarcale qui cherche à créer une image de la femme. L’image véhiculée dans la représentation de l’otome, est celle d’une femme dont les attributs seraient l’élégance, la pureté, mais aussi par extension dans ses usages la virginité, et l’obéissance… Une jeune fille prête à marier en somme. Le célibat étant (tout comme dans maiden) une notion importante. C’est donc un idéal. Et surtout une représentation considérée comme dépassée dans nos sociétés modernes (soit disant).

Des liens entre shojo et otome : la production d’images

La culture otome doit beaucoup à la culture shojo, particulièrement depuis son développement dans les années 70 (au passage un article de Club-shojo intéressant; voir également Honda Masuko, 2008; Kawamura, 1993). On peut aisément constater des continuités entre la culture shojo et les productions de la culture otome: reprise des archétypes masculins,  place et point de vue de l’héroïne, glorification de la romance hétérosexuelle, vision traditionnelle de cette romance, etc.

Extrait de Fruit Baskets (Takaya Natsuki)

Dans la culture shojo, les productions constituent des images visuelles variées de la jeune fille. La culture otome, ne produit pas seulement des représentations de la jeune fille (qu’elle produit moins); elle y inscrit un plaisir à la fois hétérosexuel et queer, constituant nouvelles esthétique et sexualité (Hasegawa,2013). De même, si le shojo constitue des représentations de la femme moderne, la culture otome tend à décrire une femme traditionnelle qui ne correspond pas aux réalités du public.

J’avais déjà évoqué ceci dans l’article sur les héroïnes banales, mais, allons un peu plus loin. Alors qu’elle semble proposer de faire revivre des idées traditionnelles et conventionnelles de la romance et de la féminité, la culture otome propose surtout d’intégrer une esthétique du romantisme recentrée sur le plaisir sexuel féminin (et ça, c’est très moderne).

baddest soryu

Extrait de Kissed By The Baddest Bidder (Voltage Inc)

Si le terme est devenu hors d’usage dans la société japonaise où la réalité de l’otome n’existe pas, il prend un sens nouveau lorsqu’il est intégré dans la culture populaire. J’évoque ici la culture qui s’est développée autour des productions de l’industrie culturelle. Si on parle d’otome game et non de « shojo game », il y une raison. Une volonté de la culture otome de s’éloigner du shojo, qui finalement ne permet pas les mêmes modes d’appropriation… Question difficile et peu étudiée.

Usages et dérivés dans une construction culturelle

Liens entre Otome et Boy’s Love : un plaisir et un désir féminin

Si la culture otome tend à se distinguer de la culture shojo, elle est en revanche souvent reliée à la romance Boy’s Love. Toutefois ces liens sont souvent remis en question par les fans elles-mêmes. Le territoire de cette culture à Tokyo se retrouve à Ikebukuro autour de l’endroit que l’on nomme Otome Road. Et en ce penchant sur les espaces où se rencontrent les fans de ces productions, on se rend vite compte que le BL et les otome sont rapprochés. Dans les bacs de jeux, sur les étagères, dans les lots des game centers…

animate otome road

L’animate d’Ikebukuro en avril 2016, à gauche Le Boy’s Love Super Lovers, à droit une licence que je ne connais PAS (help)!

Bien sûr, les catégorisations sont nettes. D’où la construction de goûts différents chez les fans pour la romance hétérosexuelle, homosexuelle, ou les deux. Il n’y a pas de hasard, la construction du Boy’s Love s’appuyant aussi sur l’idée d’inscrire un plaisir érotique féminin. Petite parenthèse, les productions BL sont bien plus abordées par les universitaires que les productions otome. Simplement, car la production industrielle est dominée par l’industrie du manga, plus étudiée que celle du jeu vidéo.

Des enjeux identitaires…

Il existe bien des femmes qui s’identifient elles-mêmes comme otome, malheureusement les écrits à ce propos sont en japonais (Kitsukawa Tomo, 2005). L’autrice Kitsukawa Tomo s’identifie d’ailleurs elle-même en tant qu’otome, et son travail souligne les différences entre les fans de la culture otome et de BL. Pour elle la culture otome serait le dernier espace où l’amour « véritable » est imaginé et désiré. Contrairement au BL où la femme est absente, les récits romantiques de la culture otome retranscrivent la sexualité féminine, le plaisir et désir féminin puisque la femme est au cœur de la narration. C’est un point de vue, ça se discute. Mais ce qu’il faut retenir, c’est que se déclarer fan d’otome ou fan de BL (ou des deux) n’a pas le même impact en terme de construction identitaire.

Et je le mentionne rapidement ici, il existe aussi un style vestimentaire « otome kei », inspiré du style lolita mais se voulant plus sobre et correspondre à une représentation de l’otome. C’est plutôt mignon et un peu rétro…

Je ne suis pas spécialiste de la mode non plus! J’ai découvert ce mouvement très récemment grâce à ma mentor Frenchy qui travaille sur la culture shojo (Lunning, 2011) et nous sommes toujours en phase exploratoire. Toutefois il va de soi qu‘adopter un style vestimentaire et le développer fait partie de l’expression d’une identité culturelle. Je ne vous apprend rien.

Personnellement je n’ai pas rencontré de jeune femme se disant otome à Ikebukuro, mais peut-être suis-je mal tombée. Ou elles n’ont simplement pas souhaité se confier à une étrangère à ce propos.

… qui s’ancrent dans l’industrie

A ce propos, à Ikebukuro est distribuée dans certaines enseignes une « otome map » à destination des touristes. Ce qui me marque dans cette présentation c’est son support. Il s’agit d’une brochure éditée par la mairie du quartier de Toshima en partenariat avec l’office de tourisme. Y participent aussi certainement quelques chaines de magasins…

Otome (littéralement ‘jeune femme’) réfère aux fans de sexe féminin d’anime, jeux vidéo, mangas et autres arts issus de cette subculture. Ikebukuro est considéré comme le Paradis Otome, grâce à sa forte concentration de magasins conçus spécifiquement pour les fans Otome. Dans cette brochure nous présentons quelques un des meilleurs endroits d’Ikebukuro. Expérimentez l’une des mondialement célèbres subcultures du Japon, à destination des femmes.

Cela montre bien à quel point la construction de cette culture est en lien avec l’industrie culturelle qui cherche à constituer un public cible. Désignant son public comme « otome », cette industrie construit une représentation de ces femmes. Mais cette représentation intègre dans sa construction le poids du sens attribué au mot (bien que démodé, il existe toujours). Or, être fan et intégrée dans cette culture ne signifie pas forcément que l’on adhère aux valeurs désuètes de la figure de l’otome.

Du côté des publics, c’est davantage l’appropriation d’un esthétisme et d’une sexualité nouvelle qui prime. Une notion que l’on retrouve davantage dans le terme de fujoshi (qui désigne les fans de Boy’s Love et Yaoi). Pour autant on ne peut nier cette appropriation esthétique de la part des fans, bien l’industrie culturelle reste extrêmement normative dans ses productions.

wand of fortune

Extrait de Wand of Fortune (Otomate, 2009)

Pour conclure : une culture otome en occident ?

Je pense que cet article a démontré que la construction culturelle autour de l’industrie liée à la figure de l’otome est très marquée et ancrée dans les spécificités de la culture japonaise. Toutefois cette industrie s’exporte aujourd’hui, ainsi que le terme « otome ». Cette exportation s’accompagne d’un processus de globalisation des productions, et par extension d’une adaptation de la culture.

Or en occident il est compliqué de trouver de nos jours un équivalent à la figure de l’otome. L’appropriation de cette culture par les fans occidentales propose alors de nouvelles modalités d’adaptation, de détournements. Ceci passe également par le langage, avec l’exemple du mot « otoge », qui n’est pas utilisé au Japon et n’est qu’une contraction du mot « otome game ». Même si l’idée d’une esthétique nouvelle recentrée sur le désir sexuel féminin perdure dans nos sociétés occidentales, les façons de construire cette esthétique sont forcément différentes dans une culture différente.

On retrouve également des productions occidentales s’inspirant des otome games, et se désignant comme tels. Cela ressemble beaucoup à de l’appropriation de langage pour des raisons de confort… La question est épineuse et ouverte. J’y reviendrai un jour avec  un article que je veux écrire depuis le début de ma thèse: peut-on parler d’otome game pour des productions occidentales? (spoil: je n’y crois pas, mais dans tous les cas il semble que l’industrie va décider, pas nous).

otome room

Illustration trouvée ici, j’ignore qui est l’artiste :'(

Bibliographie

HASEGAWA, Kazumi. Falling in Love with History: Japanese Girls’ Otome Sexuality and Queering Historical Imagination. in Playing with the Past: Digital Games and the Simulation of History, 2013, p. 135.

HONDA, Masuko. « Ima shôjo wo kataru to iu koto », in Ed, Kan Satoko, Shôjo shôsetsu wondârando: Meiji kara heisei made, Tokyo: Meiji shoten, 2008, 24-35

KAWAMURA Kunimitsu. Otome no yukue: Kindai josei no hyôsô to tatakai (Errances de l’otome: une lutte entre superficialité et modernité) , Tokyo: Kinokuniya Shoten, 2003

KUNIMITSU, Tomo. « On’naoko no ‘kibo’ toshiteno anime, gêmu », Yuriika, 513 no. 1 (2005) 163-171

LUNNING, Frenchy. Under the Ruffles: Shōjo and the Morphology of Power. Mechademia, 2011, vol. 6, no 1, p. 3-19.

OGI, Fusami. Female subjectivity and shoujo (girls) manga (Japanese comics): shoujo in ladies’ comics and young ladies’ comics. The Journal of Popular Culture, 2003, vol. 36, no 4, p. 780-803.
Couverture: Kissed By the Baddest Bidder (Voltage Inc, 2012) , Kohana, l’héroïne de Magic-kyun (Broccoli, 2016; couleur modifiée)

2 Comments

  1. J’ai bien aimé cet article, qui reflète comment l’industrie perçoit le public auquel il s’adresse. Juste pour dire un mot sur l’expression « otome » au Japon, qui est très bien décrite ici: je me rappelle un animé où une femme (de 24 ans) se plaignait de ne pas réussir à trouver son âme soeur tout en positivant avec un « Watashi mada mada otome ! » xD. Je pense que dans ce cas, ça se reportait bien à la notion de l’âge…

    Autre remarque: Pour Ouran High School Host Club, l’animé est tiré du manga, non de l’otome game. En fait, c’est l’otome game qui est tiré de l’animé et du manga. On retrouve ce même cas avec Skip Beat si je ne me trompe pas !

    • Merci pour l’info ! Je corrige !
      Et contente que ça t’ait plu ^^

      Il est vrai qu’au Japon 24 ans et célibataire, la situation peut être considérée comme « urgente » (ce qui me sidère x), mais bon !)

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