Otome Road

Lorsque l’on s’intéresse aux otome games, on fini un jour où l’autre par découvrir l’existence d’Otome Road, dans le quartier d’Ikebukuro à Tokyo. Bien sur, Otome Road n’est pas le nom officiel de cette rue, elle tire ce surnom du fait qu’à cet endroit se regroupent des boutiques proposant des produits dérivés de l’industrie autour des univers otome, shojo, yaoi, et autres productions destiné à un public féminin.

Le quartier a bien compris l’intérêt du marketing genré, et se présente aujourd’hui dans les guides touristiques comme « le quartier des otaku filles » (grossièrement). Lors d’un voyage d’étude au Japon pour la thèse, j’ai décidé d’arpenter ce quartier et d’en faire mon terrain de recherche.

Mais à dire vrai, je n’avais aucune idée de l’existence de cette rue avant de préparer ce voyage d’études.

Trouver un terrain de recherche

En octobre 2015, j’ai obtenu un financement pour partir trois semaines en voyage d’étude au Japon au mois d’Avril (bon j’ai raccourci les choses, les démarches furent un peu compliquées).

Trois semaines, c’est super pour un voyage; c’est très court pour une étude de terrain ! Mais c’est toujours ça. J’ai donc en amont décidé de cibler un espace, un lieu où mener mes investigations… La question était : où pourrais-je étudier l’industrie de l’otome game ? Évidemment, j’ai pensé à Akihabara, mais l’immensité du quartier laissait entendre qu’une thèse entière ne suffirait peut-être pas à aborder cet espace comme terrain de recherche (et après y avoir fait un tour, je confirme). C’est en farfouillant à l’aveuglette sur Internet que j’ai découvert l’existence d’Otome Road. Et cela me semblait parfait : pas trop grand, facile à trouver, et les descriptions faites par les voyageurs semblaient correspondre à ce que je cherchais, plus qu’à établir un plan d’attaque et prendre l’avion.

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Arrivée à Otome Road

Premières impressions

En arrivant sur la fameuse rue, on peut avoir la sensation que c’est tout petit, surtout lorsque l’on repense aux proportions de la ville de Tokyo et ses quartiers remplis de centres commerciaux. Otome Road se situe d’ailleurs juste à côté du centre commercial Sunshine, lui-même assez immense. En sortant de ce centre on peut accéder à la rue commerçante autour duquel rayonne le quartier qui nous intéresse. Dans cette rue, on retrouvera les magasins, cafés, games centers, que l’on peut aisément croiser dans d’autres quartiers de Tokyo (Uniqlo, Tokyu Hands, Book off, etc.) Si l’on n’y porte pas une attention particulière, ce quartier semble au premier regard donc, très banal : il faut s’éloigner un peu et farfouiller pour tomber sur la fameuse Otome Road et ses boutiques alentours.

Qu’est ce qu’on y trouve ?

TOUT ! Pour qui s’intéresse aux cultures shojo, otome, yaoi et dérivés. Je pense notamment aux produits musique et seiyuu que je ne sais pas trop qualifier ? (← bouteille à la mer)

La plupart des échoppes proposent une variété des produits issus de cette industrie: certaines sont spécialisées (librairies, boutiques de goodies, de musique…) mais globalement, on y trouve un peu de tout, en commençant par les classiques mangas, DVD, CD’s, Jeux vidéo, art books… Également de nombreux goodies en tous genres : badges, posters, peluches, figurines, etc. Le magasin Animate de huit étages regorge de produits, et mériterait certainement un article à lui tout seul !

Enfin, certaines enseignes sont spécialisées dans les produits pour le Cosplay: maquillage, perruques, tenues et divers accessoires… Enfin, on retrouve dans le quartier quelques cafés à thèmes, dont le fameux Swallowtail (Butler Café) et le grand Animate Café.

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L’entrée du Swallowtail, ce truc me fascine (voir à la fin de l’article pour en savoir plus !)

L’otome map que l’on retrouve distribuée dans certaines échoppes et games centers du quartier identifie elle-même les lieux considérés comme d’intérêt pour qui s’intéresse à la culture otome. En observant de plus près cette carte, on peut alors commencer à comprendre ce qui peut relier ces différents commerces à cette culture. Premièrement et cela semble évident, ces lieux s’adressent à un public féminin, et bien que cela ne soit pas explicite, le public ciblé est également jeune et correspond au stéréotype de l’otome tel que décrit sur cette carte (notons également que cette carte est traduite en anglais, à destination des touristes) : « female fans of anime, games, comics and other subculture art »; « fans au féminin d’anime, de jeux, de mangas, et autres formes d’arts issus de cette subculture ».

Enfin, au delà du merchandising offensif que l’on retrouve à chaque coin de rue, le quartier semble aussi se construire autour de représentations véhiculées par les productions otome & shojo, avec ses cafés, ses pâtisseries, ses magasins de vêtements, etc.

Malgré la variété d’enseignes spécialisées en tout, je me suis focalisée sur deux types durant ce séjour : les boutiques débordant de goodies, et les game centers, eux aussi bien fournis, simplement car ils étaient faciles d’accès et fréquentés. Et puis bon… Regarder des gens jouer c’est un peu ma spécialité.

Investir le terrain

Évidemment plusieurs étapes sont nécessaires pour établir une bonne méthode d’enquête sur si peu de temps. Pour moi, cela à commencé par un repérage minutieux qui m’a permis de me familiariser avec le quartier, bien que celui-ci ne soit pas immense.

Repérages

Mon premier repérage fut « manuel », simplement débarquer sur place et se balader : on commence par noter les endroits qui semblent intéressants, les boutiques, les lieux… Le premier que j’ai repéré fut le game center en face du SEGA, car il était rempli de game prizes dont les prix à gagner étaient des goodies otome. Le SEGA center ressemblait à d’autres que j’avais pu voir à Tokyo, et son avant dernier étage était rempli de cabines purikura (où l’on peut prendre des photos et les décorer avant impression), et fréquenté seulement par quelques jeunes filles, sauf le week-end où il était impossible de mettre un pied dans cette section à cause de la foule de cosplayeuses venues prendre des photos.

Puis j’ai trouvé l’otome map, et j’ai fait le lien entre les lieux qui y étaient présentés et ceux que j’avais su repérer. Il ne me restait plus qu’à passer à l’action, et observer ces lieux, dans un premier temps : prise de photos, de notes… Il me fallait déjà comprendre comment fonctionnaient ces lieux avant de passer à l’étape suivante : discuter avec les gens qui les fréquentaient. Après un temps, j’ai vite compris que les game centers et les prizes games qui s’y trouvaient seraient mes alliés. Et au final j’ai surtout fréquenté le game center en face du SEGA, pour la diversité des produits proposées comme lots à gagner.

A l’abordage…

Les filles du game center m’ont un peu prise pour une touriste folle, mais elles m’ont laissé faire avec un grand sourire, et ont répondu à toutes mes questions ! De même dans les boutiques: n’oublions pas qu’on est au Japon, la patience et la politesse des vendeurs est à toute épreuve. Évidemment, c’est très pratique pour obtenir des informations de base: comment fonctionnent les machines, comment elles disposent les lots, etc. Mais les employés font leur travail très consciencieusement, et ne sortent pas de ce rôle pendant les heures de service. En tous cas pas avec moi ! Ils ne disent finalement que peu de choses sur les gens qui fréquentent ces endroits, si ce n’est la fréquentation quotidienne, en semaine, les produits qui ont du succès… Des informations précieuses, mais on reste en surface.

Dans les game centers, les filles contrairement aux boutiques, sont souvent seules. Seules et concentrées pour jouer et tenter de gagner des lots. Toutefois, aborder directement une fille seule dans un lieu public… Eh bien déjà que ce n’est pas l’idée du siècle en occident… Au Japon c’est pas mieux, surtout pour essayer de lui parler de ses goûts en matière de bishonen. Et même en étant une femme, cela présente quelques petites difficultés : déjà, mon apparence : je suis occidentale, je suis grande (au Japon, si !). De plus mon japonais approximatif m’identifie tout de suite comme étrangère.

Bref, si mon genre féminin joue en ma faveur, mon identité en tant qu’étrangère me place dans une position plus délicate. De plus, je suis bien placée pour savoir que c’est une mauvaise idée de déranger quelqu’un qui joue. Donc je me mets en retrait, je regarde, je souris, je peste quand la fille n’arrive pas à avoir son lot après 10 essais, et là en général il peut se créer une petite complicité qui va me permettre de poser de très brèves questions. Mais elle se retournera vite vers la machine.

Participation

Je me suis très souvent sentie mal à l’aise en tant que chercheuse dans cet environnement où j’étais identifiée comme étrangère, à la fois par les employés, et les jeunes filles et femmes qui fréquentaient ces endroits. Mes méthodes de travail font que je cherche généralement à m’inclure dans l’univers et la culture que j’étudie: toutefois je ne peux pas devenir japonaise. Je devais trouver autre chose… Je pouvais toujours devenir joueuse : alors j’ai sacrifié mes pauvres yens dans quelques essais malheureux et surtout infructueux. Ça ne marcherait pas, il n’y a pas d’interactions avec les autres durant ces jeux.

Désespérée, j’ai dépensé quelques sous dans un lot de consolation au gashopon. C’est là que j’ai eu Ran-ran, qui allait devenir un allié précieux.

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Oui, c’est un porte-clé de Ranmaru (Utapri). Et c’est même pas mon préféré !

Un week-end, j’ai eu la chance de voir qu’il se préparait un événement au café du SEGA Game Center, au dernier étage généralement déserté en semaine. Les affiches annonçaient une rencontre et mettaient en valeur différentes licences d’otome, mais je n’y ai pas tellement fait attention, et j’ai enchaîné les escalators jusqu’au dernier étage où s’était rassemblée une foule dense et animée de jeunes femmes (mais pas que !). Ces jeunes filles proposaient d’échanger avec toutes celles présentes les lots qu’elles avaient durement gagné aux gameprizes. Évidemment, moi je n’avais rien à échanger… Mais bon, le contexte faisait qu’elle étaient parfois venues seules, parfois en groupe, et semblaient ouvertes à la conversation. Alors j’ai sorti mon attirail de chercheur : appareil photo et cartes de visites en japonais, ça marche bien ça.

Les premières filles à qui j’ai parlé semblaient tout de même intimidées, mais m’ont renseigné sur ce qui se passait ici. Puis j’ai abordé pour demander à photographier ses objets, une quadragénaire un peu plus bavarde, qui a repéré Ran-ran, accroché à mon sac.

Elle : « Hey ! Tu aimes bien Ranmaru ?  »
Moi : « Ranmaru ??? » (Oé je ne savais même pas son nom. J’avais à peine commencé la saison 2 à ce moment… ça va, hein.)
Elle me montre mon porte-clé en souriant
Moi : Ah oui, oui ! J’aime bien Uta No Prince Sama ! En fait, ce n’est pas mon préféré, mais… C’est celui que j’ai eu…
Elle : Tu devrais l’échanger ! Lequel est ton préféré ?

Et on a papoté un peu, sur nos goûts, elle m’a expliqué d’où venaient ses goodies, etc. Mon japonais n’est pas assez bon pour conduire un entretien de recherche, mais je peux comprendre certaines choses. Et ce que j’ai compris, c’est que pour tenter de m’intégrer et aborder ces femmes, je pouvais me présenter comme ce que j’étais déjà et ce qu’elles étaient toutes : une fan. Après ça, j’ai pu profiter un peu plus du terrain et discuter avec les filles sur leurs goûts, leurs personnages et jeux préférés, j’ai compris qu’il n’y avait pas que des joueuses, que d’autres découvraient une licence par l’anime ou parce qu’un seiyuu qu’elles appréciaient faisait partie d’un casting, beaucoup avec des amies, d’autres seules. Elles m’ont parlé des gameprizes, de leurs achats, de leurs sacs (oui leurs sacs ! Les fameux Itabag) m’ont conseillé des boutiques, des mangas, et jeux…

Un univers reconstruit

Le but de cet article était de montrer comment j’ai abordé un terrain de recherche dans un environnement qui ne m’était pas familier. Comme je le disais plus tôt, je travaille généralement sur des terrains que je connais bien, et où je n’ai pas de mal à me faire une place de chercheur car je sais comment aborder les joueurs ou autres protagonistes !

Toutefois, au Japon, il a fallu être sur place pour que je me rende compte du décalage que l’on peut représenter en tant que chercheur occidental. J’avais très peu anticipé cette difficulté, ne pouvant trouver de solutions en amont, à part la confection de cartes de visites en japonais, avec un visuel à la fois sobre et mignon.

Le malaise ressenti en tant qu’étrangère a un temps occulté les points communs que j’avais avec les gens qui fréquentent ce quartier et qui apprécient la culture otome.

Par comparaison, et parfois analogie, j’en ai beaucoup appris sur notre industrie de l’otome, à nous, en France qui est encore naissante si on peut dire. Dans ce quartier, ceux qui en sont les acteurs, les commerçants comme les clients, contribuent tous à faire vivre un univers issu d’une culture singulière.  Ils y construisent des règles de conduite particulières : le fait d’être dans un quartier de loisirs fréquenté majoritairement (et la majorité est large) par des femmes limite le jugement qui pourrait être porté sur les pratiques et les loisirs féminins. On a ici un territoire de l’univers otome, revendiqué par les jeunes filles qui se présentent elles-mêmes en tant que fans de cet univers et où elles font ce qui leur plait.

Cette étude est évidement à compléter car elle a ses limites, notamment dans la mise en place de la communication avec les jeunes femmes. En parcourant ce quartier, on se rend très vite compte du rôle écrasant de l’industrie culturelle qu’est celle de l’industrie otaku, et ici plus précisément de l’industrie de l’otome game. En étudiant de plus près les produits proposés, on se rend aussi compte que les goûts que ces jeunes femmes revendiquent sont aussi guidés par cette industrie, dont il conviendrait d’étudier les mécanismes pour mieux comprendre ce que font les jeunes femmes avec ces produits.

Mais ça, ça sera pour une autre étude ! En attendant, que pensez-vous d’un tel quartier ? A quand la Rue Otome en France ? Mais j’ai encore du mal à penser qu’on pourrait y être aussi « libres » que le sont les filles à Otome Road, non ?

Je serai aussi très intéressée par les témoignages de celles et ceux qui auraient déjà visité ce quartier et avoir d’autres points de vue. Ah, et si vous avez confectionné un Itabag ou expérimenté un Butler café, je veux savoir !!!

Sinon, pour ceux qui ne connaissent pas et/ou seraient intrigués par le Swallowtail Café, je conseille cette vidéo de promotion :

(Qu’on m’explique pourquoi il y a une bouteille de vin sur la table d’anniversaire d’une gamine!)

Et le site officiel : www.butlers-cafe.jp

3 Comments

  1. Dès que j’ai vu le titre, j’ai su que cet article était pour moi: j’adore ! Je pensais que tu allais simplement décrire l’endroit, et quelle bonne surprise de voir qu’il a été pour toi un terrain de recherche: c’est tellement intéressant ! Personnellement, je suis une grande fan de l’univers otome, et les deux fois où j’ai été au Japon, j’ai toujours fait de nombreuses haltes à l’otome road, notamment au Animate qui est mon quartier général; j’espère maîtriser ne serait-ce qu’un peu le japonais lors de mon prochain voyage parce que j’aimerais bien pouvoir discuter avec les filles qui fréquentent le coin, ça doit être sympa d’échanger sur ce qu’on a en commun, le peu d’interactions que j’ai eu avec d’autres fans m’ont fait tellement plaisir (mais à cause de la barrière de la langue, on n’a malheureusement pas pu beaucoup discuter). Encore jamais testé un butler café mais j’aimerais bien!, j’ai déjà fait le maid café haha et c’était spécial, très spécial, j’étais pas sûre de vouloir réitérer l’expérience, surtout que j’avais lu de mauvaises reviews d’un butler café alors j’ai passé mon tour mais peut-être la prochaine fois !
    En attendant une Rue Otome en France, il y a toujours Otome Street ! 😉 je ne sais pas si un tel quartier marcherait en France mais si jamais ça venait à se faire, j’en serais une habituée !

    • Vraiment contente que cela te plaise ! J’aimerai beaucoup préparer un article en rapport l’animate en effet qui m’a autorisé a prendre toutes les photos que je voulais des produits et rayons, c’est assez fascinant.
      Et oui, les filles sont adorables une fois depassé certaines barrieres ! Il faut dire que j’ai 30 ans aussi, alors je les intimide peut-etre un peu. Je te propose de prendre un crénau au Swallowtail si on se retrouve au Japon un jour x) j’ai lu de bonnes critiques sur celui-ci, meme si ca a vraiment l’air bizarre ! Tu avais ecrit sur ton experience au maid ? 😉 (j’avais aussi vu une tres mauvaise critique sur un Butler Cafe, mais ou les butlers etaient des occidentaux, sur le blog d’Ali je crois…)

      • J’imagine ! L’Animate, c’est vraiment un magasin impressionnant, surtout celui d’Ikebukuro quoi: je savais que des magasins comme ceux-là existaient, mais quand j’y ai posé le pied la première fois et que ça s’étendait sur huit étages… !?
        Héhé ça serait cool ! J’avais effectivement écrit dessus, mais sur mon ancien blog qui n’est plus en ligne, je devrais peut-être reposter l’article… ? Je me souviens plus exactement des critiques que j’avais lu sur les butler cafés parce que ça date, mais en gros c’était gênant, t’avais pas du tout l’impression d’être traité comme une princesse parce que les serveurs étaient pas « naturels » dans leur rôle, forcément!, je m’y serais bien risqué quand même mais c’est surtout les prix qui rebutent !

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