En septembre dernier j’étais en vadrouille à Minneapolis pour participer à Mechademia. Trois jours de conférences académiques sur les cultures populaires asiatiques. Le thème pour cette conférence était « World Building » : sur la construction des mondes, un sujet vaste et ambitieux…

Ne sachant vraiment à quoi m’attendre, j’ai finalement beaucoup appris durant ces trois jours intenses dont je vous propose un bref résumé. Pour cela j’ai sélectionné les interventions que j’ai préféré : cette présentation est tout à fait subjective et n’engage que moi et mes goûts spéciaux…

Mechademia, c’est quoi ?

L’événement est organisé par les professeurs et équipes du MCAD (Minneapolis College of Art and Design) où se déroulent les « festivités ». Pour moi qui ne savait pas dans quoi je mettais les pieds, c’était surtout une série de conférences et interventions de chercheurs de tous horizons sur les cultures populaires asiatiques bien sur…

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L’affiche de la conférence

Mais pas seulement, puisqu’il s’agit également d’un rendez-vous annuel pour les créateurs et stylistes du coin qui investissent alors l’MCAD. Un genre de Minneapolis Fashion Week, grossièrement. Et en plus, cette année Mechademia venait clôturer une exposition géante, celle des étudiants de l’MCAD. L’architecture de l’MCAD est en effet conçue pour que le bâtiment entier soit une galerie, avec des murs blancs, des recoins, des vitrines, des espaces d’exposition pour les étudiants de l’école (à ce qu’il parait ils se battent pour la place).

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L’entrée de l’école et sa « main gallery »

C’est donc un dernier week-end de septembre bien animé dans ce lieu où l’on croise des tableaux, vidéo et autres œuvres dans chaque couloir, avec un défilé de mode qui clôture l’événement le dimanche après-midi.

Les interventions !

Mais revenons à ce qui m’a le plus intéressé, bien que j’ai adoré papillonner dans ce lieu à la recherche de petites perles artistiques : les interventions de mes collègues chercheurs !

Mark J.P. Wolf était l’invité d’honneur et conférencier principal durant ce week-end. Professeur en Communication et membre du World Building Institute, avec une intervention sur les dystopies et utopies dans notre monde occidental. Il était assez agréable de voir l’intérêt des étudiants de l’école lors de la discussion. Nombre d’entre eux s’intéressent au game design et captaient des échos à leur travail dans celui de l’intervenant.

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Building a Better World, Utopias, Dystopias and Imagined Worlds

Conférence passionnante qui ma également donné envie de relire mes classiques (1984, Le meilleur des Mondes, Fondation), et de revoir d’anciens films (Soleil Vert, THX 1138, Star Wars…).

Mais passons à la suite ! Samedi matin, un panel réuni sous le titre « Musical Worlds: Interventions and Anachronisms ». Comme ceci l’indique ces interventions ont discuté « musique », un thème que je retrouve rarement dans la recherche francophone lorsque l’on parle de culture populaire asiatique (les travaux s’intéressant à la culture otaku étant généralement dominants). Très intéressante présentation de Sheena Woods (University of Arkansas, USA) et son analyse de la réécriture historique dans les paroles de Dir en Grey.

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Obscure Appeals : Rewriting History through Song in Dir en grey’s Obscure

L’après-midi du samedi, petites mentions spéciales pour les interventions de Sandra Annett (Wilfried Laurier University, Canada) et Frenchy Lunning (MCAD, USA).

Sandra Annett intervenait sur le monde dans les films de Miyazaki Hayao (Le chateau dans le ciel) et Lee Sung-Gang (Mari Iyagi). Ici Sandra proposait une analyse filmique au travers de deux concepts qu’elle adapte pour analyser la réalisation : l’incarnation et l’haptique (la perception du corps dans l’environnement).

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Embodied Worlds, Haptic Visualities: the Cinematic Anime of Miyazaki Hayao and Lee Sung-Gang

Frenchy Lunning, quand à elle interroge le cosplay comme pratique performative, créatrice de communautés, d’univers, de façon très élégante et illustré par le travail photographique d’Eron Rauch (photos merveilleuses). J’ignore toutefois dans quelle mesure la parole des cosplayeurs est prise en compte dans cette intervention qui discute avant tout de la constitution d’un monde esthétique.

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Performative Fan Worlds : The Abject Costumed Fan and the Triumph of a Creative, Instaurative, Transversal Agency

Dimanche Matin, intervention très intéressante dans le panel où je présentais moi-même mes travaux, intitulé « Worlds : Global and Local ». Ce fut celle de Christina Spiker (St. Catherine University, USA) sur les représentations de genre et de race dans les jeux de combat Street Fighter II (1991) et Samurai Chowdown (1993). Alors oui, ce sont de vieux jeux mais Christina à ce que j’ai cru comprendre à une formation d’historienne, donc elle revient aux origines pour discuter le contemporain !

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Fighting Stereoptypes: Reimaging Gender and Race in Street Fighter II and Samurai Shodown

Son analyse de la représentation des personnages de Chung-Li et Nakoruru, nous a permis de lancer une belle discussion sur la place des représentations féminines dans les jeux vidéo et l’importance qu’elles peuvent avoir pour les joueuses qui déjà à cette époque, et encore aujourd’hui rencontrent peu de choix dans l’incarnation de genre et de races. Christina restera ma petite rencontre coup de cœur de ce week-end car en plus c’est une personne adorable ! Son avis sur cette conférence ici : Le Blog de Christina Spiker

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Mon choc lors de l’apparition de Chung-Li en mode « jeune fille normale »

Bilan du week-end

Même après deux semaines, j’ai encore besoin de mûrir certaines réflexions engagées durant cet événement.

Première remarque, sur l’interdisciplinarité qui a marqué cette rencontre : les autres intervenants étaient de tous horizons : japanese studies, film studies, manga studies, sciences du langage, design, art et histoire de l’art, media studies, indépendants, cultural studies (quand même !), game studies, etc. La plupart des interventions proposées discutaient des productions, d’interprétation, de représentations, et de méthodes de création, d’innovation, mais très peu ont abordé les questions liées à la réception ou aux usages. Bref, peu se sont intéressés aux fans / usagers / consommateurs / ou autres, ce qui est quand même mon fer de lance !

Deuxième remarque, on était un peu à Bisounours Land. Je pense que ceci est le résultat d’une combinaison de plusieurs facteurs :

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  1. On est aux USA… Ben oé, le pays où les serveurs te touchent gentiment dans le bas du dos afin que tu te pousse pour les laisser passer *traumatisme*. Le pays ou McGonigal crie à tout rompre que le jeu vidéo changera le monde et apportera un futur meilleur… Les USA.
  2. On est dans une école d’Art et de Design… Un endroit dont c’est le but et l’ambition que de faire ressortir la beauté de toutes choses (entre autres).
  3. Le thème de la conférence est « World Building » et rien que pour ça, on a envie d’être optimiste. Les analyses se penchent sur les méthodes, les manières, les formes que l’on met en œuvre pour construire notre monde. Après l’analyse, les conclusions tendent à mettre en avant les meilleures mises en œuvre pour la construction des univers qui composent notre société.
  4. Comme je le disais, peu d’études en réception : sans tomber toutefois dans la projection d’usages, le manque de connexions avec la réalité des usagers peut aussi mener à la description de la construction d’un monde comme étant un processus lisse. Mais ça encore, c’était pas moins marqué…

Face à ça, je me pose bien sur la question du décalage culturel : est-ce que finalement ce n’est pas moi La Française, éternelle rabat-joie qui ne voit pas l’intérêt des propositions s’offrant à moi pour décrire et bâtir un monde meilleur? La question est ouverte, elle interroge tout notre passé académique et les manières dont nous avons constitué notre « monde de pensée ». Cela fait beaucoup donc je laisserai là la discussion ouverte !

Mechademia, pour en savoir plus

Le site de l’événement : http://mcad.edu/event/mechademia

Ainsi que sa page facebook où l’on peut en savoir plus sur les créateurs présents au défilé « Full Fashion Panic »: https://www.facebook.com/SGMSatMCAD/

Et Mechademia ce n’est pas que cet événement (eh non!), c’est aussi une série livre, dix volumes édités par les Presses Universitaires du Minnesota : http://mechademia.org/

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Avec un « Second Arc » en préparation sur le thème de l’enfance… J’attends toujours d’en savoir plus !

C’est aussi des conférences au Japon, dont la dernière s’est déroulée à Tokyo (que j’ai raté à quelques jours près… ggmblbgl) : http://www.mechademiatokyo.com/

La prochaine aura lieu à Kyoto en 2018 ! Si tout va bien je serai sur place à ce moment là, alors rendez-vous en 2018 pour en parler !

Pour finir je saluerai tout de même le travail des étudiants de l’MCAD avec cette perle :

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Aujourd’hui encore je ne sais toujours pas si l’écrit fait partie de l’œuvre, mais j’aime à le croire